Un ouvrier du ciel
Les Etampois qui s’attachent un peu a connaitre le passé de leur Ville ne manqueront surement pas de vous rappeler qu’Etampes fut I’un des berceaux de I’aviation. De Blériot a Hélene Boucher, les héros du ciel ont battu ici record sur record.
Et ils sont nombreux, dans cette premiére moitié de vingtiéme siecle, a associer leur nom avec ceux d’Etampes, de Villesauvage, de Montdésir, de Farman, etc..
Pourtant, I’histoire, fut-elle locale ne retiendra que peu de noms d’Etampois si ce n’est ce lui de Bouilloux Lafont, le < patron >> de I’aéropostale, ou ceux de pilotes mort durant la x grande guerre >> comme ce fut la cas de rené David, dont le nom est gravé sur la plaque commémorative de I’actuel collége Guettard.
Etampois, Camille Jousse l’est presque. Né le 12 avril 1887 à Bonvilliers, commune de Morigny-
Champigny, Il s’engage a 18 ans dans la marine nationale comme mécanicien et y reste jusqu’en
1910.
Ainsi doté d’une solide expérience professionnelle acquise durant ces années de service, il se fait
embaucher comme mécanicien monteur d’avion à la société des avions Henri et Maurice Farman.
Les deux freres, dont les usines d’assemblage se trouvent a Boulogne Billancourt, possèdent aussi a Etampes-Villesauvage, une école de pilotage crée en 1909.
Ce passage dans le civil, ne sera que de courte durée. 1914, la guerre
est déclarée et Camille endosse a nouveau I’uniforme. Il est incorporé dans I’aviation militaire, d’abord comme mitrailleur bombardier puis comme adjudant mécanicien dans différentes escadrilles et enfin, dans une escadrille d’hydravions a Salonique.
Au cours de ces années terribles, il participe a 106 bombardements, est blessé au cours de I’un d’eux le 4 aout 1916 au dessus des usines de Rumbach. II mène a bien 60 opérations de reconnaissance, de nuit comme de jour. IL est a nouveau blessé le 1er aout 1917 au retour d’une mission sur Fismes. Son avion sera également engagé dans 5 combats aériens dont un de nuit.
Ce palmares, impressionnant a cette époque ou I’aviation n’en est qu’a ses premiers balbutiements, lui vaut de nombreuses distinctions honorifiques: Chevalier de la Légion d’Honneur, Médaille militaire, Croix de guerre 1914-1919, citations dont une a I’Ordre de
l’Escadre et quatre à l’Ordre de I’armée, Communiqué officiel pour le 100e bombardement, Médaille de la ville de Paris, Grande Plaquette d’argent de Ligue aéronautique de France pour les
bombardements effectués, Prix Michelin de septembre 1916.
Camille Jousse est sans aucun doute un héros de la guerre 14-18.
Le conflit terminé, Camille retourne a la vie civile. On le retrouve comme mécanicien de bord sur les premières lignes aériennes au monde: Paris-Londres- Bruxelles-Amsterdam, toujours sur les avions Farman de type Goliath.
En 1919, le raid Paris-Dakar qu’il effectue avec les pilotes Bossoutrot et Coupet, tourne en véritable acrobatie aérienne. Une fuite qui s’est déclarée sur le moteur droit, I’oblige par deux fois à sortir de I’avion et marcher sur I’aile jusqu’au moteur qu’il finira par réparer… avec un simple bout de chatterton.
Détaché par la maison Farman comme chef mécanicien navigant pour I’établissement de lignes aériennes a I’ile de Cuba, il retrouve son ami, pilote et directeur, Lucien Coupet qu’il a probablement connu au cours de la première guerre mondiale a I’escadrille F25. Ils travailleront ensemble jusqu’en 1921.
Il rejoint le ler février 1922, les usines Latécoere de Toulouse Montaudran comme spécialiste de moteur d avion et en devient le chef mécanicien.
Dès lors, il est, aux cotés des plus grands noms de I’histoire de I’aviation et grâce a la
ténacité d’un autre étampois : Marcel Bouilloux Laffont- de la grande aventure de I’aéropostale.
En 1923, il remporte le grand prix des avions de transport et participe durant les deux années suivantes, aux essais en vol et a la mise au point des avions prototypes Farman. Effectue en 1926 le voyage Paris-Téhéran avec le pilote Capitaine Challe sur un avion Breguet équipé d’un moteur Farman. Il prépare les voyages et les records a la Société Hispano-Suiza Paris-Omsk avec les pilotes Dordilly et Girier, Paris-Assouan avec Costes et de Vitrolles, Paris- Djask, avec Costes, encore, et Rignot.
En 1929, le raid Paris-Saigon qu’il accompli en qualité de mécanicien navigant, avec les pilotes Paillard et Joseph Le Brix, manque bien d’être sa dernière aventure. L’appareil s’écrase a 197 km de Bangon en Birmanie Grièvement blesse au cours de cet atterrissage forcé dans le golfe de Mataban, il sauve néanmoins avec ses compagnons, la totalité du courrier. Tous trois rallient Saigon par la mer a bord du Phortos.
Des aventures, Camille Jousse en a a raconter.
En 1930, I’ Almanach de I’aviation écrit: « Camille Jousse, le compagnon du Capitaine Challe, nous contait la vie des aviateurs de raid. Orages et tempêtes de neige, brouillard, variations de température, hélices cassées dans la boue des mauvais terrains, enlisements dans les marécages… rien ne leur manque. Mais au retour, on oublie toutes ces misères, les vêtements traversés par la pluie. les coffres à vivres plein d’eau, les pieds dans la vase…
Le mécanicien d’avion ne doit pas seulement travailler comme un artisan consciencieux, il doit être aussi le compagnon dans la plus large signification morale de ce mot. II lui faut en somme cet amour du métier, si rare aujourd’hui et qui fait I’ouvrier aussi grand que le chef. »
Aprés la ruine de Bouilloux Lafont et la liquidation de la Compagnie Générale Aéro-postale, le trimoteur Arc-en-Ciel, reconstruit grâce a une souscription populaire, s’envole pour I’Amérique du
Sud.
A son bord, Camille Jousse embarque aux cotés de Jean Mermoz, Pierre Carretier, second pilote, Louis Mailloux, navigateur, les mécaniciens et Mariault, le radio Jean Manuel et René Couzinet lui-méme. Cet équipage prestigieux, qui deviendra célebre dans le monde entier, pulvérise le record de traversée de I’ Atlantique Sud: 3 200 km parcourus en 14 h 30 mn a la moyenne de 227 km/h.
Le périple relevait lui aussi de la performance pure: Istres, Casablanca, cap Juby, Port-Étienne, Saint Louis au Sénégal, Natal, Bahia, – Rio de Janeiro, Porto Alegre, Pelotas, Buenos Aires, soit 13 045 km parcourus en 57 h 56 mn, a 225 km/h.

Aprés un retour sans difficulté, I’Arc-en-Ciel arrive au Bourget le 21 mai a 19 h 35, accueilli dans une liesse populaire que Paris n’avait pas connu depuis l’atterrissage du Spirit of Saint-Louis de Lindbergh. La foule, ivre de joie, déborde le service d’ordre et fait a Mermoz, suivi de Couzinet et
de son équipage, une formidable ovation.
Apres cet exploit, Camille marque une pause et fait une escale comme Chef de base a Gao pour la Compagnie Air Afrique.
Mais le répit est de courte durée, une autre guerre menace et en 1939, la lettre de félicitation qu’il reçoit du ministère pour la préparation des avions militaires sur le front, n’effacera pas le gout
amer de la défaite.
L’ Atelier Industriel de I’Air ou il a repris du service continue à fonctionner pour I’occupant. Avec Jean Arripé, membre du groupe de résistance du commandant Grandier-Vazeille, ou se trouve également le capitaine Delmas, il organise le passage en Angleterre, par I’Espagne, de spécialistes de I’aéronautique et de pilotes.
Fin 1943, le commandant Grandier-Vazeille est arrété, la surveillance se fait plus étroite et l’étau se resserre autour du groupe.
Le 21novembre 1943, Jousse est arrêté a son tour par la gestapo. Il est déporté en Allemagne en janvier 1944. Teillant, un autre camarade de son réseau le rejoint a Buchenwald au mois de mai suivant.
Ni l’un, ni l’autre ne verront la libération du camp.
Ce jour du 3 avril 1945 a Buchenwald, est celui du dernier appel des prisonniers. Des lors, les événements vont se précipiter dans la plus grande confusion. Le 5 avril, 9000 prisonniers évacués d’Ohrdruf arrivent a Buchenwald. Les jours suivants, les SS commencent I’évacuation du camp. Des milliers de prisonniers, usés, affamés et à bout de force sont jetés sur les routes.
Les 25 000 déportés encore dans le camp, organisent la résistance. Le 10 avril le commandant allemand ordonne I’évacuation générale.
C’est le moment d’agir. Le 11, les prisonniers viennent a bout des derniers SS et libèrent Buchenwald et lorsque les premiers américains pénètrent dans un camp déjà libéré, les déportés leur livrent les 200 prisonniers SS qu’ils ont fait.
Hélas, Jousse et Teillant ne seront pas de cette victoire la. Ils font partie des hommes évacués les 6, 7, 8 avril. Le vent de la liberté ne soufflera pas jusqu’a cette route qui longe la frontière tchèque ou Jousse, complètement épuisé, ne pouvant plus marcher malgré I’aide de ses camarades de captivité, s’arrête enfin ce 21 avril 1945.
Sa mort, c’est son ami Louis Cavaillès qui nous la raconte, les SS qui ne veulent plus dans leur fuite éperdue, s’encombrer des prisonniers trop faibles pour marcher l’abattent d’une balle dans la tête. Avant de les fermer définitivement, Camille Jousse aura peut-être eu le temps de lever les yeux dans le ciel allemand pour y voir, dans le vol d’un avion américain, la promesse de la libération tant attendue .
Cité a 1’Ordre du corps d’armée le 27 février 1948, il reçoit deux attestations françaises, un certificat anglais et est nommé sous-lieutenant a titre posthume.
Le 14 septembre 1994, par arreté du ministre des anciens combattants et victimes de guerre, publié au journal officiel du 21 octobre, il est décide d’apposer la mention « Mort en déportation »
sur les actes de déces de Camille Georges JOUSSE, né le 12 avril 1887 a Morigny Champigny
en Seine et Oise; Mort le 22 avril 1945 a Buchenwald en Allemagne.
Homme d’exception, héros de deux guerres, il a été sans aucun doute, selon sa propre expression : « I’ouvrier aussi grand que le chef ».
Francois Jousset
Sources :
Jean Pierre JOUSSE avec mes remerciements pour la photo qu’il m’a fait parvenir.
Revue APNA N° 31 de février 1980; Article de Louis Cavaillès : « Le calvaire »
Ministère des anciens combattants. Arrêtés.
Almanach de l’aviation, 1930.
Michel OLSINA (université de Cergy Pontoise), La première liaison aérienne entre la France et le Chili.
Revue ICARE , 1979 Page 88, article consacré à Camille Jousse.

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